Taxi Molloy
Scénario : Dimberton François
Dessin : Chabert Alexis
Couleur : Saint Blanca Cyril
Genre(s) : Drame
Éditeur : Bamboo
Nombre de pages : 48
Dépot légal : 05/2009

© Bamboo 2009 Dimberton / Chabert
Auteur de la chronique : KasP

New York, 1960. « Taxi Molloy ! Taxi Molloy ! ». Ce jeune homme, qui hurle son cri de guerre pour attirer le client, a 18 ans et débute à peine dans le métier de taxi. Le cri est à l’initiative de sa très riche grand-mère : « Si ça marche sur les bêtes, ça doit marcher sur les hommes ! ». Elle sait les choses des adultes et ne peut donc qu’avoir toujours de bonnes idées. Il y a deux ans, quand son berger allemand est mort, elle a comblé le vide en sortant Molloy de l’orphelinat. Logé dans la remise du jardinier, nourri, choyé, il a même pour la première fois de sa vie reçu un cadeau d’anniversaire : 2 cartes postales en couleur ! Molloy n’en demandait pas tant, lui n’avait qu’un rêve : devenir chauffeur de taxi. Et voilà ! Aujourd’hui, il est au volant d’une de ces voitures jaunes en plein centre de New York, à attendre une première course. Sa confiance naïve lutte pourtant contre une angoisse grandissante quand il réalise qu’un client est avant tout un adulte et que celui qui s’avance vers son taxi est une femme, une très belle femme.

Molloy est un idiot du village en plein New York. François Dimberton1 utilise toutes les ficelles scénaristiques pour qu’il n’y ait aucun doute sur l’état de son personnage. En premier lieu, il définie une normalité (voix off du narrateur, monde adulte, grande cité), qu’il renforce par des personnages secondaires "normaux" entourant Molloy : les enfants de l’orphelinat, l’ami garagiste, les passants et bien sûr sa grand-mère omniprésente. Le décalage est créé, porte ouverte à des scènes qui pourraient être burlesques, drôles, touchantes ou pleine d’une vérité que le monde adulte ne sait plus voir. Hélas, ce n’est pas l’objectif de l’auteur. L’enthousiasme du départ, s’il existait, s’essouffle rapidement. Après avoir installé le lecteur dans un univers gentillet, F. Dimberton en change radicalement. Un grand écart sans raison valable, vécu comme une duperie par le lecteur.

En effet, le monde qui entoure Molloy n’est pas simplement "normal". Dès le deuxième acte, il devient aussi terriblement sombre. Ce personnage simplet subit tous les clichés de l’horreur : brimades et coups à l’orphelinat, une grand-mère d’un sadisme sans borne qui le traite pire qu’un animal… Sa norme à lui n’est qu’humiliation et médiocrité. Après le décalage, l’auteur tente d’affirmer l’opposition. Toutes ces atrocités semblent pourtant glisser sur Molloy comme le mal sur les simples d’esprit. Son havre de paix : ses 3 clientes de la journée ; en fait 3 pin-up blonde, rousse et brune. Bien sûr et encore, on nage en plein cliché, mais plus dommageable en pleine incohérence. Comment Molloy pourrait-il avoir ce type de phantasme, lui qui ne connaît rien des femmes ? Ces 3 icônes ne sont là que pour satisfaire un cliché d’auteur. Le lecteur, lui, ne croit déjà plus à cette histoire. Alors, quand Dimberton, comme pour justifier sa progression pseudo-machiavélique, choisit de faire entrer la mort dans son récit, on peut craindre le pire. Cimetière, pigeon empaillé, enfant suicidé, il ne manque rien à la panoplie. Avec un peu plus de cohérence vis-à-vis de son personnage et surtout moins d’excès chez son entourage, le principe narratif aurait pu fonctionner. Encore aurait-il fallut que l’auteur sache pourquoi il a choisi de nous entraîner sur ces chemins bien sombres. Autant de clichés pour aboutir à une fin prévisible sans y entrevoir l’ombre d’une raison, laisse le lecteur dubitatif, frustré ou carrément énervé. S’il jouait sur le registre de la comédie, ce récit s’apparenterait à une mauvaise blague, qui parce qu’elle est trop longue et cumule tous les poncifs finit par ne même pas être drôle.

Pourtant, ce one-shot mérite un détour. Ne serait-ce que pour les amoureux de la grosse pomme. L’été indien à New York, ce sont des lumières chaudes et changeantes. Une atmosphère douce-amère très particulière que Cyril Saint Blancat par sa mise en couleur dans les bruns jaunes et son travail sur les tons sombres retranscrit subtilement. Une évolution certaine vis-à-vis de ses autres travaux2. On peut certes regretter que le traitement numérique fonde finalement cet album dans la masse des productions contemporaines. Mais le plus dérangeant demeure une nouvelle fois ce grand écart entre la chaleur de l’atmosphère et le drame de cette histoire, laissant le lecteur indécis quant à la position qu’il doit y avoir. Côté dessin, d’aucun apprécieront les costumes et les véhicules des années 60 joliment reproduits. Le trait fin et précis d’Alexis Chabert favorise un décor détaillé et son travail sur les lignes de force et les cadrages, renforce naturellement la vision que l’on a des rues new-yorkaises.

Taxi Molloy nous propose donc une course avec de nombreux détours dont on se serait bien passé. Même si ce trajet est parfois graphiquement joli, il ne parvient pas à masquer le peu d’intérêt laissé par le récit.

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1François Dimberton a débuté une carrière de dessinateur avec les aventures de Pif le chien. Puis il travaille pour les magazines Tintin, Spirou, Mickey et devient au début des années 90 l’assistant de Michel Greg (Achille Talon). Il écrit en parallèle des scénarios réalistes pour les éditions Glénat (Margot l’enfant bleue, Les mémoires d’un aventurier) et plus récemment chez Bamboo (Le dessinateur, Taxi Molloy).

2Cyril Saint Blanca est notamment le coloriste des séries Ceci est mon corps et Sienna.

Notes

Scénario :
10/20
Des ficelles trop grosses, quelques incohérences et un cumul de clichés qui défavorise le rebondissement final.

Dessin :
12/20
Encrage fin et précis pour un travail sur les perspectives.

Couleur/N&B :
13/20
Une référence à l’été indien new-yorkais plutôt réussie malgré un traitement numérique qui banalise l’ensemble.

Contamination :
8/20
Un récit bien rythmé mais trop long pour donner l’envie de le terminer.

Édition :
11/20
R.à.s.



Total des notes :
54%