Blake et Mortimer n°19 : La malédiction des trente deniers (Tome 1)
Scénario : Van Hamme Jean
Dessin : Sterne René, De Spiegeleer Chantal
Couleur : Croix Laurence, De Spiegeleer Chantal
Genre(s) : Aventure
Éditeur : Blake & Mortimer
Nombre de pages : 56
Dépot légal : 11/2009

© Blake & Mortimer 2009 Van Hamme / Collectif
Auteur de la chronique : Phil

Attention, vérification :

Blake : blond et moustachu, MI5. Check.
Mortimer : roux et barbu, scientifique. Check.
Olrik : colonel, infâme. Check.

C'est ce qu'il y a de réconfortant dans ces reprises de Blake et Mortimer : tout change, mais rien ne change. La perspective de voir reprendre un classique pareil laissait craindre le pire. Mais contrairement à beaucoup d'autres tentatives qui se sont soldées par des fiascos (Achille Talon par exemple), ici les nouveaux auteurs sont de véritables cadors. Choisir, en alternance, Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch) et Yves Sente (La vengeance du Comte Skarbek) assurait au minimum des scénarios solidement construits. Au dessin, en alternance aussi, Ted Benoît et André Juillard, parmi les derniers à perpétuer une vraie ligne claire, allaient avoir la dure tâche de succéder au trait du Maître. 6 albums sont ainsi parus entre 1996 et 2008.

Un des gros reproches faits à l'éditeur est d'avoir embauché ces deux équipes en parallèle, afin d'accélérer le rythme des nouveautés. Si la démarche est sur le fond assez peu artistique, elle n'empêche pas la qualité. Sur ces 6 albums, tous ne sont pas excellents, mais tous valent la peine d'être lus. Tantôt basées sur l'action, le suspense et l'espionnage, tantôt sur la technologie improbable et le fantastique brumeux, ces aventures ont diversement séduit, tout dépendant de ce que le lecteur recherche.

Pour l'album qui nous occupe, celui qui cherche du Jacobs sera peut-être déçu. L'univers est bien là : nos personnages sont en forme, Olrik est présent dès les premières pages, l'époque aussi (il se positionnerait chronologiquement avant ceux de Sente), délicieusement vintage, dans un Athènes bucolique qui n'a plus grand rapport avec celui d'aujourd'hui. Malgré cela, l'écriture est profondément de Van Hamme, immanquable, reconnaissable : une structure rodée que l'on retrouve dans tous les Largo Winch, des tiroirs que l'on ouvre les uns après les autres pour mettre progressivement en place une intrigue complexe, parfois cédant à des ficelles un peu grosses, avec des personnages multiples très bien caractérisés qui évoluent chacun de leur côté pour finir par se rejoindre, en pugilat généralement. Nous sommes bien loin des histoires linéaires que Jacobs, sauf dans de rares cas, se plaisait à dérouler au kilomètre, parsemant le parcours des héros d'un nombre de tuiles invraisemblable et dont le seul suspense pour les lecteurs consistait à se demander "comment vont-ils se tirer de celle-là ?" Le style d'écriture, traditionnellement surchargé de voix off abondantes et (disons-le) redondantes, est allégé pour moins ralentir la lecture, laisser plus parler les images et fluidifier le récit. Au vu de tout cela, les puristes crieront certainement au sacrilège ; d'autres ne s'en plaindront pas.

Cette intrigue, justement, quelle est-elle ? Suite à l'évasion d'Olrik, avec la complicité d'un mystérieux milliardaire arménien, le FBI demande l'aide de Blake. Mortimer, de son côté, est contacté par un conservateur de musée grec pour donner son avis sur une découverte archéologique faramineuse : un parchemin et une pièce d'argent, pièce qui aurait servi à payer Judas pour sa trahison. Le coup de la découverte sensationnelle qui va chambouler les théories bien établies du christianisme, un certain Convard nous l'avait déjà fait, ainsi que de nombreux imitateurs, et on se sent reparti pour un nouveau tour de manège ésotérico-vaticanien. Cependant, la curiosité de savoir comment Van Hamme, le vieux briscard, va tourner la chose l'emporte vite sur le reste, et on se laisse prendre à cette histoire qui n'est pas si "déjà vue" que ça. Suspense savamment dosé, cliffhanger à chaque fin de page et en fin d'album, un superbe salaud, bref, on se régale.

Visuellement, l'histoire est plus compliquée. René Sterne, auteur dans le journal Tintin de Adler, avait été choisi pour remplacer Ted Benoît qui venait de lâcher l'affaire. Choix très judicieux puisque Sterne nous gratifie d'une superbe ligne claire pure souche, de décors soignés, de personnages un peu raides, peut-être, mais ni plus ni moins que ceux de Jacobs qui n'étaient pas non plus un modèle de souplesse. Bref, un travail tout-à-fait convainquant. Malheureusement, au beau milieu de l'élaboration de l'album, Sterne décède brutalement. Sa veuve, Chantal de Spiegeleer, elle-même auteur de bande dessinée (Madila), se décide à reprendre la main et finir l'album. Moins à son aise que son défunt mari dans les baskets de Jacobs, elle donne un étrange air de chien battu à son Mortimer. Le trait est néanmoins sensiblement plus souple, plus rond, mais tout cela reste très subtil et repérer LA page de transition n'est pas chose aisée (planche 31 ?).

Même si nous avons un avant-goût de ce que va donner le délire ésotérico-surnaturel du tome 2, ce premier volume est essentiellement centré sur le contexte historique de ces "trente deniers" et la mise en place des deux parties qui vont s'opposer. De l'action pure, donc, assaisonnée d'une petite relecture de la Bible, voilà le menu de cet album qui tient largement ses promesses. Fans intégristes de l'Espadon et de l'Atlantide, épargnez-vous une souffrance inutile. Ceux qui languissent de retrouver ces deux héros (quoique Blake y soit trop rare) dans un style dépoussiéré où Van Hamme est passé maître, allez-y, c'est du bon.8.1 Bouton Commandez 100-30

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Notes







Scénario :
14/20
Du pur Van Hamme. Se boit comme du petit-lait.

Dessin :
13/20
Quelle histoire ! Malgré les circonstances, le tout a une certaine cohérence, et somme toute, c'est plutôt beau. Les décors de la Grèce des années 50 sont particulièrement réussis.

Couleur/N&B :
12/20
Classiques, plus pur style journal de Tintin. Le ciel est bleu, la mer est verte, la barbe est rousse...

Contamination :
13/20
N'en déplaise aux détracteurs, cette reprise est très agréable à lire, et ne fait aucun tort aux œuvres originales de Jacobs. C'est un bon album, point.

Édition :
12/20
56 pages en couleurs sur papier mat, entre deux morceaux de carton.