En cette période où foisonnent les sorties autour d'Alice au Pays des Merveilles (toute coïncidence avec la sortie d'un certain film de Tim Burton serait fortuite), attardons-nous un moment sur la version proposée par Soleil dans sa collection Blackberry.
Précisons tout de suite qu'il s'agit d'une nouvelle traduction du premier livre de Lewis Carroll, et en aucun cas de sa suite (De l'autre côté du miroir 1872), laquelle a fini par devenir presque indissociable du premier roman (1865) dans l'imaginaire collectif, car largement reprise dans les diverses adaptations littéraires ou cinématographiques qui ont suivi.
Alice au Pays des Merveilles est un texte qui génère potentiellement des notes de traduction fournies, même dans l'édition jeunesse et, disons-le tout de suite, la traduction de Martine Céleste Desoille est une véritable réussite.
À titre de comparaison, l'édition Folio Junior de Gallimard [1], très répandu dans les bibliothèques jeunesse, est bourrée de notes. Même si elle est très intéressante pour comprendre les difficultés de la traduction et les choix d'adaptation, elle démontre aussi le manque d'imagination et d'audace du traducteur. Ici, Martine Céleste Desoille a fait le choix d'une adaptation maximale, aux jeux de mots biens trouvés et plus pertinents dans leur thématique que dans la traduction de J. Papy.
Et il n'a pas dû être facile de trouver des équivalents dans la langue française respectant à la fois le champ lexical d'origine et le fonctionnement humoristique des dialogues. Alors bien sûr, certaines idées passent à la trappe. Les références culturelles propres à l'époque, qui rendent le texte particulièrement hermétique de nos jours (encore plus au jeune public à qui il est censé s'adresser) disparaissent, mais l'essentiel est que le texte coule facilement au yeux du lecteur, sans que la magie en soit brisée en butant sur un mot. L'absurdité et le non-sens de cette histoire sont déjà suffisamment importants sans qu'une mauvaise traduction en rajoute. Il y a bien quelques mots ou expressions inconnus au bataillon et quelques coquilles, tout de même, mais c'est peu de choses.
Concernant les illustrations, le choix de Soleil s'est porté sur François Amoretti. Illustrer Alice au Pays des Merveilles, quel défi ! Passer après John Tenniel et Arthur Rackham, pour ne citer que les plus connus, il faut oser ! Nombre d'illustrateurs ont eu ce privilège, et combien s'en sont sortis ? Comment se détacher d'images ancrées dans la mémoire collective, notamment de la patte qu'a su imprimer Mary Blair au dessin animé de Walt Disney ? Comment respecter le texte en ancrant l'esthétique dans notre propre époque ? François Amoretti y parvient, pourtant. Spécialiste des lolitas gothico-nippones, il propose une Alice tout à fait convaincante et dans l'air du temps. Ses créatures et ses décors, tracés de façon légère à la plume et rehaussés de pâles aquarelles dans l'esprit des illustrations les plus anciennes, font preuve d'une inventivité et d'une poésie tout à fait remarquables.
Comme pour le texte, le travail d'Amoretti n'est pas exempt de certaines libertés en regard des descriptions de Carroll. Et comme beaucoup d'autres illustrateurs, il n'a pas pu résister à la tentation de glisser quelques damiers alors que la thématique du jeu d'échec est issue de De l'autre côté du miroir. Mais une illustration d'Alice sans damier ne manquerait-elle pas d'un petit quelque chose ?
Au final, ce travail de qualité est publié dans un bel ouvrage de format carré, sur un papier épais de couleur crème, agrémenté d'une très belle maquette jouant selon les besoins sur la taille de la typographie ou sa couleur. La qualité générale de l'ensemble fait que, si vous ne possédez pas ce classique, c'est l'occasion de vous le procurer dans une édition qui conviendra à toute la famille.
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[1] Format poche reprenant les illustrations de John Tenniel sur une traduction de Jacques Papy. L'édition qui a servi à la présente comparaison est celle de 1987.
© Soleil Production 2010 / Amoretti / Desoille
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