À l'occasion de la sortie du tome 1 de Vegas : Au revoir Julia les auteurs ont bien voulu répondre à quelques questions. Merci à eux !
1. Ludovic Danjou, que rêviez-vous de faire quand vous étiez petit ?
Ludovic Danjou : Un peu comme tout le monde à l'époque, archéologue ! (avec beaucoup de Lego si possible !) Le syndrome Indiana Jones fut un véritable fléau pour les gamins de 10 ans...
2. Pouvez-vous nous présenter la série Vegas en quelques mots ?
LD : Des femmes, des flingues, de l'anticipation, de la dépravation, une pouffe victime d'un accident, une vraie histoire (enfin je crois), juste un ou deux types qui meurent, un peu d'humour... et des jolies images ! (mais surtout des femmes...)
3. Préalablement à cette interview, vous nous avez dit que Vegas s'inspirait de l'œuvre de l'écrivain Jules Barbey d'Aurevilly (Les Diaboliques, 1874). Pouvez-vous nous en dire plus ?
LD : J'ai découvert cet auteur pour le bac de français il y a une dizaine d'années. J'ai tout de suite accroché l'univers de Barbey où les femmes prennent le pouvoir sur les hommes, et ce par des méthodes peu scrupuleuses (et nous sommes dans les années 1870 !). Il y a un côté féminin très sombre dans son univers (raison pour laquelle son œuvre n'a été publiée que bien après) qui fait écho à notre époque : les femmes sont là, elles entendent bien le prouver et avec la manière ! Mais ce qui m'a le plus fasciné chez Barbey, c'est la force avec laquelle il a insufflé une passion cruelle et mortelle chez ses femmes capables de tout par amour ou par vengeance... Un truc qui attire forcément et envoute inévitablement, le pouvoir d'une femme !
4. Pourquoi avoir choisi de reprendre ces thèmes au sein d'un récit d'anticipation ?
LD : Le deal de départ entre Joël et moi, lorsque nous avons fait les histoires courtes de Vegas, était le suivant : des femmes, de l'action, de la SF. Je me suis alors demandé quel pourrait être le plus par rapport à ce qui existe déjà. J'ai tout de suite pensé à Barbey et à ses femmes. Vous le remarquerez peut-être, mais notre tueuse ne tue pas... ou très peu. C'est plus de l'ordre de la punition...
5. L'album comprend de nombreux clins d'œil ou références à des BD célèbres (mangas ou européennes, et principalement de grands classiques comme Ghost in the shell). Est-ce par pur jeu à l'intention du lecteur ou en clin d'œil à des amis auteurs ? Ou est-ce parce que ce sont des références pour vous ?
LD : Pour ma part, la culture nippone est comme un gruyère avec plein de trous, je connais mais vraiment par petites touches. Donc les références de ce côté se sont faites par instinct plus que par jeu. Je me suis surtout amusé avec les références européennes et américaines ! Prenez le flic par exemple, c'est un mélange de 2 acteurs assez connus... En général, les clins d'œil dans la BD sont tous volontaires ! C'est un plaisir scénaristique que de s'amuser à glisser des références plus ou moins avouées et à laisser le lecteur les trouver. Je crois que Vegas est un bon assemblage de tout ce qui nous a influencés Joël et moi. Et puis le choix que ce soit si visible dans la BD était aussi une manière pour moi d'accrocher tout de suite le lecteur : l'univers présenté est connu, il y a moins de perte de repères.
Et vous, Joël Jurion ?
Joël Jurion : Sur cet album, c’est surtout Ludovic qui s’est amusé (noms d’acteurs, de groupes de musique…). Pour ma part, je n’ai pas trop mis de références au niveau du dessin : les petits jeux, les références, que je faisais au début de ma carrière dans la série Anachron, sont devenus assez rares ; avec le temps ça m’a un peu passé. Cet album est surtout plein de détails visuels que nous n'avons pas approfondis : au départ, l’univers de Vegas avait été créé pour Lanfeust Mag et devait être développé dans des histoires courtes. C’était un Las Vegas futuriste peu crédible. Quand il a fallu développer pour un récit plus long, je me suis documenté sur la ville, mais sans l’approfondir vraiment. La seule vraie référence est l’ancien hôtel-casino Stardust, aujourd’hui démoli, que l’on aperçoit dans la ruelle en ruine sur la première planche.
6. Ludovic Danjou, c'est votre premier album : avez-vous éprouvé des difficultés particulières ? L'expérience de Joël Jurion a-t-elle été une aide pour vous ?
LD : L'aspirine est devenue une très bonne amie depuis ! Les difficultés ont surtout été d'ordre méthodiques et techniques. Écrire un scénario quel qu'il soit est assez compliqué au niveau structurel. On a beau avoir ses bouquins de scénario, analysé les autres BD, décortiqué des histoires, avec une première BD on essuie forcement les plâtres ! Et c'est là que travailler avec un dessinateur comme Joël est une véritable chance. Il m'a beaucoup guidé, forcé, remis en question et n'a jamais cherché la facilité. Joël cherche constamment à faire mieux et vous entraine forcement dans cette logique. Son expérience a été précieuse, c'est certain.
Avec le recul, la plus grande difficulté a été pour moi de réaliser une "bonne" BD. Tout au long de l'écriture et de la réalisation, j'avais à cœur de bien faire mon boulot avec comme objectif que le lecteur ait envie de lire la suite. Ce qui pour une première me semble déjà pas si mal je crois.
7. Et pour vous, Joël Jurion ? Votre collaboration avec Ludovic Danjou, dont c’est le premier album, a-t-elle été différente d’avec les autres scénaristes avec lesquels vous avez travaillé ?
JJ : Je travaille toujours de la même manière, quel que soit le scénariste. Je travaille de façon assez isolée, je fais peu de commentaires. Je m’approprie l’univers, je réalise et soumets le story-board, puis j’envoie les pages finalisées. Cette fois-ci, j’ai été plus loin : j’ai également souhaité réaliser la couleur, que j’avais déjà essayée sur Les Démons de Dunwich. Un auteur veut toujours pousser plus loin son implication dans un album.
8. Le choix de la couleur informatique, c’est parce que ça colle mieux à l’univers futuriste ? Pratiquez-vous la couleur directe, même uniquement pour le plaisir ?
JJ : Oui, la couleur informatique colle bien, mais même si j’avais développé un univers médiéval, je n’aurais pas osé faire de la couleur directe, j’aurais trouvé une excuse pour dire que la couleur informatique collait mieux. Sur Les Démons de Dunwich, ma technique consistait à placer la couleur sur un gris. Mais le problème est que ça ne laisse pas droit à l'erreur, sinon il faut tout recommencer.
9. Vous sentez-vous plus à l’aise sur les récits d’anticipation ?
JJ : J’ai du mal à faire du contemporain, à travailler à partir de documentation. J’ai également du mal à représenter la nature. Les immeubles, c’est plus pratique. Mais je ferai de tout : en ce moment, je travaille sur une série à paraître chez Le Lombart, donc l’action se passe dans une ville américaine contemporaine. J’ai donc à me documenter, notamment sur les voitures.
10. Vous aimez particulièrement l’architecture, le design ?
JJ : Même si j’ai passé 3 ans en école d’architecture, je n’ai pas une grande formation dans ce domaine. Mais j’ai toujours aimé créer des formes à partir de rien, trouver un heureux hasard dans les recherches graphiques, d’où mon plaisir à travailler des univers de space-opera et futuristes.
11. Nous avons coutume de demander aux auteurs s'ils ont une anecdote à propos d'une mémorable séance de dédicace. Qu'est-ce qui vous vient en tête à ce sujet ?
JJ : J’ai peu d’anecdotes marquantes. Ce qui me vient en tête est plutôt mon désarroi devant le comportement des festivaliers, comme ces filles qui font la file d’attente pour leur père ou leur petit ami, alors que la BD et le dessin qu’elles obtiendront ne les intéressent manifestement pas. Je trouve ça assez triste. Dans un autre genre, je me souviens d’un petit festival près de chez moi, à 1 heure de Paris, où un homme avait fait la queue toute la journée pour le tome 2 d’Anachron, et n’était passé qu’en fin de journée. Pourtant il n’avait rien dit, et était parti comme si de rien n’était, sans le moindre échange avec moi, alors qu’il était venu de Bretagne… C’était vraiment bizarre, et un peu effrayant, je me suis demandé s’il n’allait pas tuer une petite vieille en repartant ^^ !
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